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| Nouvelle La haie de jasmin Kao-Ly Yang La douceur du jasmin frôlait les narines de Naalia. Aussi douce que sa peau, cette fleur blanche délivrait toute sa fragrance dès six heures du soir, après une journée d'été bien chaude. Naalia déambulait sans raison dans les petits chemins, après le repas du soir, pris à la va vite. Elle cherchait la solitude, loin de son mari. Prendre la voiture reviendrait à aller quelque part. Elle n'allait nulle part. Marcher permettait de réfléchir, de se laisser aller, de dériver du monde. Elle se promenait ainsi, éperdument, dans ce quartier que tous deux avaient choisi de vivre dans cette ville de fermier. Pourquoi est-elle venue vivre ici ? Elle se le demandait sans cesse quand elle perdait espoir, surtout les nuits de pleine lune, où son coeur de trente huit ans, recouvrait soudainement ces instincts d'aventurière. Une vie monotone. Une vie fade, épuisée, sans espoir. Un désenchantement pur. Elle s'occupait de ses enfants le matin, faisait sa sieste jusqu'à trois heures de l'après-midi. Puis venait le soir où la vie s'arrêtait. Elle rêvait très loin, du Laos. Son coeur pleurait secrètement. Voyageant d'un monde à l'autre, elle a tout perdu, amies, buts dans la vie, désir d'un grand amour. Elle s'est retrouvée dans un cul de sac avec un mari cruel, une vie ennuyeuse. Une erreur voulue? Elle s'est engloutie dans ce désir pressant de se marier aux Etats-Unis. Elle ne supportait plus la pauvreté au Laos. Maintenant, elle le regrettait amèrement. Il valait mieux être seul que mal accompagné. La situation était mélancolique comme un ciel poussiéreux attendant l'arrivée de la mousson. Naalia a pris cette habitude de marcher ainsi depuis l'été après la fin des classes. Elle faisait presque le même trajet, en se parlant silencieusement. Une paix passagère, surtout un peu de courage de continuer à vivre s'ensuivit, la maintenant en vie jusqu'à la prochaine promenade. Un soir, le chien de la maison blanche ne cessa d'aboyer. Naalia hésitait. Elle arrivait près de cette maison mystérieuse encadrée par deux grands cyprès. Elle n'aimait pas les chiens; mais elle avait aussi bien envie de sentir le jasmin qui se dégagait le long de la haie de la maison blanche. Un grand mûr noyé par les branches de jasmin séparait le jardin du trottoir; fleurs et feuilles couvraient abondamment tout le passage. Les petites fleurs blanches perçaient de partout, gênant même la jeune femme. Elle devait ralentir le pas chaque fois qu'elle passait devant. Le chien continuait à aboyer. Naalia se souvenait qu'il n'y avait pas de chien auparavant dans cette maison. Alors, elle rebroussa chemin ce soir-là. Ce qu'elle ne savait pas, c'était l'homme de la maison qui la regardait s'éloigner. Il la regardait intensément. La belle-famille faisait une grande fête. En tant que belle-fille, Naalia devait s'occuper de tout avec ces autres belles-soeurs. Une vie de service. Elle a dû arrêter ses promenades. Le lundi suivant, elle sortait de nouveau. Parvenue devant la maison blanche, elle n'entendait aucun chien. C'était curieux. Mais, elle hésitait un peu, puis se précipitait car l'envie de jasmin était trop grande. Au bout de l'allée, aucun bruit. Elle rentra à la maison, contente. Tous les soirs, la même routine se répétait. La jeune femme trouvait un peu de réconfort. Lorsque juillet arriva, la grande chaleur jeta une torpeur pollueuse sur Fresno. Peu de gens avaient le courage de sortir à partir de quatre de l'après-midi car la chaleur asséchait toute hardiesse. Naalia repoussa ses promenades à neuf heures du soir, pour mieux profiter de la fraîcheur désertique suave et odorante. Ce soir-là, elle prenait un plaisir particulier à s'arrêter devant la haie de jasmin, et de s'imprégner de toute l'émanation des fleurs. Elle était totalement perdue dans cet énivrement, debout pensant être seule, quand elle sentait des yeux la dévorant de dos. Elle se tourna et vit un jeune homme de grande taille avec des yeux souriants qui l'accueillaient par une petite porte cachée sous la haie. - « Bonsoir, vous profitez du parfum du jasmin? » lui dit-il. - « Oui. » C'est tout ce qu'elle pouvait répondre en retour. Elle avait honte. Sa voix était douce et harmonieuse. - «Tant mieux», lui sourit-il, avant de la laisser passer. Et elle le quitta, éprouvant une certaine gêne et une curiosité bouleversée. Le jeune homme était américain. Il ressemblait aux héros des films de Peter Jackson, c'était ce qui a retenu l'esprit de Naalia. Le lendemain, en faisant la vaisselle, elle riait bêtement de sa rencontre. Le jour suivant, il était à la même place, l'attendant en savourant l'odeur du jasmin. Ils échangeaient quelques mots. Puis, elle s'en allait, le coeur commençant à se douter. La scène se répétait soir après soir, les deux coeurs murmuraient des désirs silencieux, sous des mots de politesse. Naalia, au début, se laissait envahir par le fleur. C'était un beau garçon. Elle s'est dit que ça n'allait pas durer. Mais, au fur et à mesure que les jours passèrent, elle n'était plus maitre de son coeur. Devenant prisonnière d'un sentiment inattendu et vivifiant, elle attendait désespérément le soir pour quelques minutes de douceur avec cet homme. La peine était aigue. Tombée amoureuse à trente-huit ans alors qu'elle avait déjà trois enfants, elle en fut bouleversée. Elle ne le savait pas que ce soit possible. C'était comme la première fois. L'amour la surprenait entrain de vieillir; la vie lui a révélé la vérité éternelle des coeurs humains. Cachant à tout prix ces sentiments innommables, elle vaquait aux taches, remplissait ses journées de murmures languissants, dans cette maison devenant trop petite pour les émotions violentes qui l'agitaient. Elle ne pouvait pas parler de cet amour à quiconque. Pour elle, femme hmong mariée, les vraies amies sont rares. Isolée, elle découvrait que le secret et le silence demeuraient paroles quand on s'écartait des sentiers. Pas à mon âge, pas maintenant, pleura-t-elle, quand elle se sentait trop désespérée. Mes enfants ont besoin de stabilité, hurla-t-elle lorsque seule, elle pouvait enfin montrer son vrai visage. Le désir de bonheur était trop grand, si grand qu'elle ne pouvait étancher sa soif. C'était ainsi qu'un soir, elle entra par la petite porte de la haie de jasmin, et resta toute la nuit avec l'homme qu'elle chérissait. Son mari était aux funérailles. Les enfants dormaient chez les beaux-parents. Après une heure au rite mortuaire, elle a prétexté une migraine, et est rentrée seule ... chez lui. Les coeurs battants et les corps affamés se retrouvaient dans un lit où ils découvraient comme bien d'autres amants, le bonheur éphémère et sa vulnérabilité. Amour interdit. Amour inattendu. L'amoureux l'aimait follement. Célibataire, plus jeune qu'elle de cinq ans, professeur d'anglais, il représentait le compagnon idéal pour la sensible Naalia à l'esprit cultivé. Leurs sentiments étaient profonds. Ils s'aimaient. Elle pleurait après l'amour, se demandant si elle le reverrait le lendemain. Mortifiée et se sentant coupable, elle redoublait d'effort pour plaire à son mari et ses enfants. L'homme ne se doutait point de ce qui animait sa belle femme aux cheveux de jais. Il partait travailler, revenait aigri ou en colère. Il était trop fatiguée et égoïste pour chercher à la toucher comme au début de leur amour. Epouse trophée du Laos, quinze ans plus jeune que lui, elle devrait etre contente de vivre aux Etats-Unis. Il la croyait comblée avec un travail stable, des beaux-enfants et une maison. Son monde se limitait à manger, aller à la peche, visiter les cousins. Il ne voyait pas les besoins émotionnels et intellectuels de son épouse. Il ne pouvait pas comprendre son ame secrète. Deux vies dans l'une, est-ce possible? Hélas, non. Benjamin, l'amoureux, voulait tout l'avoir à lui. Il lui écrivait tous les jours des lettres d'amour qu'il déposait au fond d'un tiroir, incapable de les lui donner. Il ne pouvait plus vivre cette existence secrète. Il se sentait coupable mais attaché à cette femme. Plongée dans une mer de désirs brulants, Naalia est déchirée entre choisir son amour ou ses enfants. C'était une bonne mère meme si elle a commis cette infidélité conjugale. Elle savait qu'elle allait perdre ses deux garçons si elle divorçait. Une tradition hmong. La bataille serait rude. L'été a doucement pris fin, venait l'automne qui ternissait leur corps d'amertume, puis l'hiver sonnait pour accaparer leur coeur de désespoir noir avant que le printemps semait de nouveau quelques couleurs sur leurs joues. Le jasmin restait vert durant toutes les saisons. Cet été, je divorcerai, murmura Naalia, assise, devant la fenêtre, elle voyait le toit de la maison blanche avec sa haie de jasmin qui a recommencé à fleurir. Son coeur amoureux récitait des vers pour l'homme aux yeux souriants, jour et nuit. Elle pensait souvent à ceux de la poétesse Kao-Ly Yang qui lui chantaient la beauté d'un amour vrai et sincère, les promesses de vie après la mort. Notre amour dans cette vie-ci, plantons-le dans un arbre Pour voir s'il ne grandit Quand nous ne serons plus de ce monde Notre maison verra cet arbre fleurir et porter des fruits pour toujours Rappelant notre bref amour. Notre amour dans cette vie-ci, plantons-le dans l'internet Pour voir s'il n'existe à jamais Quand les souffles de vie ont quitté nos corps de jais Nos mots continueront à parler sur la terre Rappelant notre soif d'amour de naguère. Notre amour dans cette vie-ci, plantons-le dans un souvenir Pour voir s'il ne s'envole hors des frontières Quand nos corps deviendront poussière Nos âmes renaîtront de ses cendres S'aimant encore d'une même passion verte et tendre. Elle ne voyait que lui. Le monde chantait à toute heure. Je ne peux pas continuer ainsi. Je ne pourrais pas attendre une autre vie pour vivre mon grand amour. Je ne planterai pas d'arbre. Je vais divorcer. RETOUR Pensez-vous que Naalia ait raison de divorcer? Comment peut-on finir son histoire? Si vous avez des idées, faites-moi signe. Voici mon émail: hmongcontemporaryissues Les personnages et l'histoire sont le produit de mon imagination. Tout est fictif. Copyrights 2008 Kao-Ly Yang Tous droits réservés. |
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