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Ma tante Sy a été vendue comme troisième épouse.

                                                            
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Cette histoire est basée sur une histoire vraie qui s'est passé dans les années 1950 au Laos. Les personnages sont morts depuis longtemps. Mais leurs souvenirs me reviennent souvent. En vieillissant, j'ai pris consciente que la vie de ma tante Sy contient une injustice à cause du système social hmong qui ne favorise pas la reconnaissance des femmes comme des etres humains qui ont le droit au bonheur, qui peuvent se tromper, et recommencer leur vie. Bien que 40 ans aient passé depuis sa mort, il y a toujours des femmes hmong d'Asie ou de l'Ouest dont la vie ressemble étrangement à la sienne. J'espère que cette histoire à la fois triste et révoltante aidera les Hmong de nos jours à mettre en question la domination masculine, les pratiques du mariage forcé, du lévirat (bru épousant un jeune frère), le prix de fiancée pour les divorcées et veuves,  et à promouvoir la liberté de choix de vie.  La société hmong, en particulier les femmes elles-memes,  regardent les femmes trop belles, trop intelligentes et intellectuelles comme des etres dangereux et des voleurs de maris qui sont à craindre et à rejeter.  Je pense que c'est une erreur de pensée de penser cela.


Quand j'étais enfant, ma mère m'a souvent dit que je ressemblais à ma tante Sy physiquement et de caractère, et qu'à cause de ces traits de ressemblance, j'aurais du mal à trouver un mari comme ma tante qui s'était mariée très tard à l'époque. Pendant des années, de simples paroles comme celles-ci ont limité mes horizons et m'ont condamné à me voir comme une personne ne méritant pas le bonheur. Il a fallu bien des amours heureuses ou déçues pour comprendre que l'amour, ça se mérite pas. L'amour est simplement l'amour avec des bons jours et des mauvais jours. L'amour est une question d'opportunité, mais pas de chance.

Ma tante avait 17 ans quand elle s'était mariée avec un jeune homme qui était soldat dans la province de Samneua au Laos. Elle était considérée comme une vieille fille parce qu'elle avait 17 ans au lieu de 13 ans quand elle s'était mariée. Mais elle avait de la chance de trouver un homme qui l'aimait vraiment et de découvrir le grand amour. Comme toute femme d'époque, elle devrait etre tellement heureuse d'avoir sa petite maison, ses cochons et ses volailles à nourrir, son jardin avec des légumes, des bambous et des bananiers chargés de fruits, ses herbes médicinales, et son champ qu'elle cultivait à longueur de journée  avec son homme et sa belle-famille. Mais le bonheur de ma tante était court dans ces années 1950 où les Français étaient en guerre contre le Vietnam. Le mari de ma tante était soldat, et il faisant la guerre du coté des Français.

Au deuxième anniversaire de leur mariage, mon oncle avait été déclaré disparu pendant un combat. La nouvelle choquait ma tante. Elle pleurait pendant une bonne année avant de trouver le courage de vivre de nouveau. Ma tante Sy était encore sans enfant quand cela arrivait. Elle n'avait que 20 ans. Elle était grande, belle et attirante.

En ce temps-là, quand il y avait une femme divorcée ou veuve et belle de surcroit, les hommes faisaient la queue en espérant lui faire la cour et coucher avec elle. Les beaux-parents étaient bien embarassés par une jeune veuve sans enfant, et de plus très attirante. Les disputes entre elle et les beaux-parents étaient fréquentes. Ma tante se sentait très malheureuse d'etre née une femme qui n'avait pas de pouvoir de parole pour décider de sa propre vie. Elle en était très consciente, ce qui la rendait encore plus malheureuse.

Bien qu'elle ne soit pas fainéante comme accusaient volontiers les Hmong de ce temps-là, elle était une gene, et éveillait des peurs irrationnelles chez la belle famille qui n'avait pas de fils qui acceptait de se marier avec elle. Dans la tradition hmong, on peut marier une bru avec un jeune frère. Mais ma tante n'était pas facile à manipuler. Elle était volontaire et indépendante de telle sorte que les choses ne s'arrangaient pas du tout..

La vie familiale, après la mort de son mari, lui était devenue un enfer sans issue. Mais ma tante ne partageait pas du tout ses difficultés avec ses propres parents, vivant à cinq jours de marche d'elle. A force d'insulte, d'humiliation, ma tante savait qu'elle ne pouvait plus vivre avec la belle famille. Mais elle ne voulait pas retourner chez ses parents non plus car ce serait une perte de face, une terrible humiliation pour les siens. Ses propres parents n'étaient pas des gens aisés et compréhensifs. Il fallait trouver une solution honorable, c'est-à-dire se remarier.

Cétait alors qu'elle rencontrait un homme assez agé qui la violait dès la première rencontre, et elle en est tombée enceinte. Cet homme avait déjà deux premières femmes. Ne sachant pas vers qui se tourner, n'ayant que des ennemies parmi les femmes mariées qui avaient peur d'elle parce qu'elle attirait leur mari, ma tante Sy s'était replié sur elle-meme jusqu'au jour où ses beaux-parents découvraient sa grossesse. Je pense que la belle famille a du l'insulter et pire, la battre car les beaux-parents devraient penser que c'était elle qui l'avait cherché. Désespérée, humiliée et suicidaire, ma tante avait accepté d'épouser cet homme à qui les beaux-parents avaient demandé un prix de fiancée élevé -- chose qui ne se faisait pas pour les divorcées et les veuves, mais seulement pour les jeunes filles qui se marient pour la première fois. Pendant des années, ma famille a qualifié cet acte de vente de personne inhumain et asocial : les beaux-parents avaient simplement vendu ma tante à cet homme comme on vendait une marchandise ou une bete de somme bonne pour l'abattoire, ici pour les travaux de champs.

Ma tante devenait la troisième femme de cet homme qui la traitait très mal. Elle était enceinte lorsqu'il l'avait prise pour femme selon les coutumes hmong, donc il la regardait comme indigne d'amour et de respect. Ensuite, il n'était pas sur que cet enfant soit le sien; il accusait ma tante d'infidèle. Au fond, cet homme a épousé ma tante parce qu'il voulait l'utiliser comme bete de travail pour nourrir sa nombreuse progéniture. En effet, ma tante était une grande femme très costaude et travailleuse.

Son séjour chez cet homme avait été bref aussi, moins de quelques mois. Après une dispute où il la traitait de tous les noms, ma tante Sy avait pris de l'opium et en était morte avec sa grosse de huit mois, toute seule, au champ de paddy, au petit matin brumeux du 17 Juin de 1954, un mois après la fin de la guerre d'Indochine.

Pauvre femme, sans parents près d'elle, elle n'avait pas reçu de bons funérailles. A cause de sa vie compliquée, des distances géographiques, ses parents ne pouvaient pas intervenir pour lui rendre justice. Elle était morte, isolée, délaissée et négligée. Seule, ma mère continue à parler d'elle, de son sourire, de sa gentillesse, ce qui la rend vivante dans mon coeur comme une victime de la société hmong trop rigide et intolérante envers les femmes divorcées et veuves, cad les marginalisés, les fragilisés et les exclus.

C'est un mois après sa mort que son mari rentrait de la guerre. C'était lui qui était aller "
tso plig" (accomplir le rite de libération de l'ame de ma tante pour qu'elle puisse aller se réincarner). Je ne sais pas s'il a pleuré car mes parents n'en ont jamais parlé. Mais je crois que cet homme aimait profondément ma tante Sy pour avoir le courage de faire ce rite alors qu'elle n'était plus sa femme devant la loi hmong.

La vie continuait pour lui et nous tous alors les souvenirs de Sy se fanaient.

Pendant des années, j'ai été hantée par cette malheureuse histoire d'une femme qui est née en avance sur son temps. Je me suis souvent dit que si elle était née dans les années 1990, elle aurait eu une autre vie. Elle n'aurait pas été vendue à un polygamiste et ne serait pas morte dans la négligence et dans la misère, à un mois du retour de son mari, de son amour.


                                 
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